Santé

Décarboner les soins de santé, c’est possible !

Le 25 novembre 2025, les Shifters Belgium ont organisé la 2 édition des Assises de la Transformation Durable des Institutions de Soins. Dans la lignée de la première édition, ces Assises ont mis en avant un message clair: réduire l’empreinte carbone du système de santé passera forcément par la mobilisation de tous (industrie, institutions, personnel soignant, pouvoirs publics, et citoyens et citoyennes).

Merci à Nicolas Cauwe, Lucie Deendoven,  Isabelle Defrance et Olivier Rogeau pour leur soutien durant l’évènement.

Les enjeux et les éléments clés de cette journée.

Raconté sous la plume d’Olivier Rogeau.

Décarboner les soins de santé, c’est faisable

Organisées par The Shifters Belgium, les Assises de la transformation durable des institutions de santé ont encouragé l’industrie du médicament et des dispositifs médicaux, les structures de soins et les soignants à s’engager dans la décarbonation.

L’industrie pharmaceutique est un contributeur significatif aux émissions de gaz à effet de serre. Appelé à se transformer, le secteur de la santé est-il prêt à intégrer des objectifs de réduction de son empreinte carbone ? Cette question était au cœur de la deuxième édition des Assises de la transformation durable des institutions de santé, organisée par The Shifters Belgium, association qui rassemble des bénévoles engagés dans la transition bas-carbone. Cette journée d’échanges, qui s’est tenue le 25 novembre 2025 à l’hôpital Chirec-Delta (Bruxelles), a mis l’accent sur l’engagement et la responsabilité collective des acteurs du système de santé. Elle a permis des partages d’expériences inspirantes et l’identification de leviers concrets pour accélérer la transition.

Soins de santé : 5 % de l’empreinte carbone belge

Le paradoxe est troublant : notre système de santé, essentiel pour protéger la population contre les maladies, contribue lui-même, de manière significative, au changement climatique qui exacerbe les risques sanitaires. Le secteur des soins de santé belge émet près de 10 millions de tonnes d’équivalent CO₂ par an et est ainsi responsable de 5 % de l’empreinte carbone belge, révèle l’étude Opération Zéro, rapport publié en février 2025 par le SPF Santé publique. « Ce niveau d’émissions est comparable à celui des Pays-Bas et de l’Allemagne », indiquent les auteurs du rapport.

Décarboner est donc nécessaire pour la santé à long terme, mais cet effort constitue un défi majeur pour un secteur dont les besoins énergétiques sont considérables. Le système de santé actuel reste très dépendant des énergies fossiles. « Pour produire 1 kilo de paracétamol, probablement le médicament le plus consommé en Belgique, nos calculs montrent qu’il faut environ 1,3 kilo de pétrole », indique le Dr David Grimaldi, médecin intensiviste-réanimateur et conseiller scientifique santé du Shift Project. Près de 80 % de la production mondiale des principes actifs est produite en Inde et en Chine.

Premier émetteur, le médicament

Contrairement aux idées reçues, le transport (déplacements des patients, des professionnels de santé, du matériel), les infrastructures ne sont pas les postes qui pèsent le plus dans le bilan carbone du secteur des soins de santé, mais bien les médicaments et dispositifs médicaux (pansements, perfusions, implants…), révèle une étude française du Shift Project (2023). « Derrière chaque boîte de médicaments, il y a une histoire d’énergie et d’émissions de CO₂  », rappelle l’ingénieur Mathis Egnell, pilote des travaux sur la décarbonation des industries de santé au sein du Shift.

En Belgique, l’achat de médicaments représente 31% des émissions du secteur de la santé, indique l’étude Opération Zéro. Les « services business » et les dispositifs médicaux (équipements et instruments) complètent le podium des plus gros émetteurs, avec respectivement 16,6 % et 13,7 % des émissions.

Si rien n’est fait…

Les émissions du secteur des soins de santé en Belgique pourraient augmenter de 61,6 % d’ici 2050 si rien n’est fait, estime encore l’étude belge. « Ces perspectives sont dues surtout au vieillissement de la population et à l’augmentation des maladies chroniques, explique Mathis Egnell. Par ailleurs, les nouveaux traitements en développement, comme les biothérapies, sont de gros consommateurs d’énergie ».

Décarboner le système de santé est donc une priorité. La plupart des acteurs concernés – hôpitaux, soignants, pouvoirs publics, institutions, industrie du médicament – commencent à en prendre conscience. Ainsi, la Wallonie lancera le 12 février 2026 l’Alliance Santé en Transition (ASeT-W), un programme sur trois ans visant à réduire l’empreinte environnementale du secteur des soins de santé. Natacha Zuinen, coordinatrice du département du développement durable au SPW, a présenté les contours de cette initiative politique, qui passe par un partage d’informations autour de pratiques plus vertueuses. Christophe Plompteux, directeur du département achats de la clinique Saint-Luc-Bouge, promeut une politique hospitalière plus respectueuse de l’environnement, ce qui conduit notamment à privilégier des modes d’approvisionnement éco-responsables. L’entreprise biopharmaceutique UCB vise une réduction drastique de ses émissions de gaz à effet de serre. Pour y parvenir, elle « optimise ses processus de recherche et développement, de production. Elle recourt à la cogénération, aux panneaux solaires… », a détaillé aux Assises Véronique Toully, Global Head of Sustainability chez UCB.

Décarboner, c’est faisable

Les soins de santé sont un service essentiel dont la qualité doit être préservée, ce qui a inévitablement un coût environnemental. Pour autant, les émissions du secteur peuvent être considérablement réduites. Dans son rapport, The Shift Project appelle à une décarbonation « rapide et proactive ». Selon cette feuille de route, l’industrie du médicament pourrait baisser de 68 % ses émissions annuelles entre 2023 et 2050. « L’effort de réduction doit porter sur toutes les étapes de la chaîne de valeur », prévient Mathis Egnell. Le Shift Project lance des pistes : « Tendre vers une relocalisation de la production en Europe et avant tout ne plus la délocaliser en Asie, recourir au fret maritime plutôt qu’au transport aérien, recycler les solvants, allonger la durée de vie des équipements d’imagerie médicale et autres appareils… »

Face aux freins réglementaires, économiques et structurels d’un secteur complexe et mondialisé, des leviers transverses peuvent être mis en place, ajoute Mathis Egnell. Une méthodologie commune et transparente pour le contrôle et le suivi des émissions de production a été développée par l’administration française, elle permettra de comparer l’impact carbone des médicaments. Un critère carbone devrait être pris en compte dans les appels d’offres des hôpitaux et les achats par les grossistes des pharmacies de ville de même que lors des discussions entre les firmes et l’assurance maladie sur le remboursement des médicaments.

En Belgique, le rapport du NEHAP préconise d’autres actions qui, si elles sont appliquées, permettraient de réduire les émissions du secteur d’environ 73%. Parmi les pistes proposées : l’utilisation d’énergies renouvelables, la construction-rénovation de bâtiments à zéro émission, la meilleure gestion des déchets, la création de chaînes d’approvisionnement de médicaments et de dispositifs médicaux plus durables et l’amélioration de l’efficacité du système de santé.

Réduire la demande de soins

Toutefois, les calculs suggèrent que si ces mesures sont indispensables, elles seront insuffisantes pour réduire de 90% les émissions en 2050 (Les shifters considèrent que la neutralité carbone ne peut être un concept sectoriel), mentionne le Dr David Grimaldi. Il est mathématiquement nécessaire de « réduire la demande de soins et de médicaments par la mise en place de politiques fortes en matière de prévention ». Il poursuit : « Les politiques en faveur du juste soin doivent également être accentuées». Par exemple, en Belgique,  les Shifters estiment que la moitié des imageries de la colonne vertébrale ont une faible valeur ajoutée et sont donc évitables (voir notre rapport).

Médecins et pharmaciens ont donc un rôle à jouer sur ce plan : la déprescription, qui vise à réduire un mésusage des médicaments par réduction de dose ou cessation d’un traitement, est une piste à suivre, selon le Dr Sébastien Cleeren, de la cellule environnement de la SSMG, la Société Scientifique de Médecine Générale. Le Dr Philippe Devos confirme : « Il faut tenter de réduire le low-value care, les actes peu utiles pour obtenir une amélioration nette de la santé. Toutefois, ce concept de ‘‘Juste soin’’ se heurte à des résistances : craintes financières, biais psychologiques… ». Juste soin et prévention, ce seront précisément les thèmes des prochains travaux du Shift Project. Nul doute que les prochaines Assises de la transformation durable des institutions de soins en parleront, ont annoncé les Shifters.

Les documents

Lire l’étude Opération Zéro du SPF Santé Publique (février 2025)

Lire le rapport « Décarboner la santé pour soigner durablement » (Shift Project, 2023)

En savoir plus sur le NEHAP (Plan National d’Action Environnement-Santé)

Lire le NEHAP 3

Lire la note explicative « Émissions de gaz à effet de serre liées aux examens d’imagerie de la colonne vertébrale de faible valeur en Belgique » (The Shifters Belgium, Novembre 2025)